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Episode 18 |
Sania regardait d'un œil pensif les contours de l'ancien volcan
gravés sur l'horizon. Unique but de leur voyage, cela faisait des heures qu'ils glissaient sur les routes à sa rencontre, et pourtant, elle n'avait toujours pas l'impression de s'en être
rapprochée.
Combien de kilomètres avaient-ils déjà bien pu parcourir depuis leur départ de la ferme très tôt ce matin ? Seule une réponse à cette question aurait pu à ses yeux conjurer la
sensation de « sur place » savamment distillée par la lenteur de leur charrette. Et dire qu'il leur faudrait encore trois jours pour arriver sur les lieux du rendez-vous... Sous l'éclairage
d’une journée où les arrêts s'étaient vus aussi rares que la volonté des adultes d'éviter toute habitation était farouche, l'idée avait comme un goût d'ennuis mortel.
Bien sûr, elle aimait la nature, mais ces successions interminables de forêts, de champs, de rivières et de prairies finissaient par devenir monotone lorsqu’on n’avait rien
d'autre à faire que de les regarder passer.
Il est possible que cette parfaite tranquillité ne lui aurait pas tant pesée si elle avait été au courant des expériences houleuses de son père et de son frère... Comparé aux
leurs, son voyage n'avait encore représenté qu'une longue ballade campagnarde, mais comment aurait-il pu connaître sa chance ? Ni elle, ni Tamra ou Graig n'avait la moindre raison de se
douter des problèmes de leurs compagnons puisqu'il y a quelques heures à peine, tout allait pour le mieux.
- Tu en veux un ?
Tirée de ses pensées, elle fixa le panier de fruits plusieurs secondes sans réagir avant de se décidée à en prendre un. Après elle, Tamra dirigea sa corbeille vers Vileïn depuis
peu venu s'asseoir avec eux à l'arrière de la charrette. Très tenté, celui-ci ne se fit pas prier.
- Dites-moi, fit-elle en découvrant son bracelet au moment où il tendit la main pour se servir, à quoi est-ce que ça sert exactement ?
Elle l'avait bien entendu lui donner le nom de « bracelet d'identification », mais elle ne comprenait pas vraiment ce que cela voulait dire.
- Les Zorgiens s'en servent pour nous contrôler.
- Vous contrôler ? répéta Graig intéressé par la question.
- Oui, chaque couleur à une signification bien précise. Dans les modèles standards comme le mien, il y en a quatre. La premier indique le conté à laquelle on appartient, la
seconde notre fonction, la troisième notre état civil et la dernière nos antécédents. A part celui-ci, il en existe deux monocolore, poursuivit-il sous l'œil intrigué de ses interlocuteurs.
L'un rouge pour les esclaves et l'autre noir pour les nuisibles et indésirables envoyés dans les plantations de Lassas dès leur capture.
A leurs froncements de sourcils, il devina des interrogations bien légitimes pour des étrangers à leur monde.
- Depuis un conflit perdu il y a très longtemps par nos ancêtres, les Zorgiens se sont arrogés une place dominante qu'ils feraient tout pour protéger, commença-t-il ainsi à
expliquer sans qu'on ne lui ait rien demandé. Leur premier grand projet fut de diviser la surface de la planète en région, elles-mêmes fractionnées en contés, trois généralement. Comme à
l'époque déjà ils étaient beaucoup moins nombreux que nous, il leur fallait un moyen sûr de se réserver la maîtrise des événements et de nous parquer dans des zones délimitées était un bon
début. Bien, sûr, ils ne se sont pas arrêté là. Puisque nous ne servions plus qu'à exploiter la terre pour leur fournir la nourriture, le minerai et le bois, ils ont transformé les contés en
domaine agricole confié à un propriétaire à qui ils ont donné tout pouvoir. On ne peut absolument rien faire sans leur approbation.
- Comment cela ? lâcha Graig presque malgré lui.
- Et bien, si lors d'un contrôle on est par exemple surpris hors de notre conté sans aucune permission à présenter, on est aussitôt considéré comme fugitifs et la patrouille qui
nous a capturé est autorisée à faire de nous ce que bon lui semble. Généralement, elles revendent leurs prisonniers comme esclaves, mais dans le cas où il y absence de bracelet, elles les
éliminent ou les envoient sur Lassas. C'est comme ça pour tout, reprit-il dans un bref soupir. Ils dirigent nos vies, décident à notre place ou exigent d'être consulter à chaque décision un
peu importante, qu'il s'agisse de choisir notre métier, nous marier ou avoir des enfants.
- Mais..., pourquoi n'essayez-vous pas de changer les choses ? s'exclama Tamra outrée.
- C'est difficile, répondit Vileïn d'un ton las. Il y a très longtemps qu'ils se sont assuré une totale mainmise sur mon peuple en nous interdisant tout accès à la connaissance.
Nous n'avons pas le droit d'utiliser les objets qui demandent un peu de technologie et, pour être certains que notre savoir ne dépasse pas les limites qu'ils ont eux-mêmes fixées, ils nous
font régulièrement passer des tests.
- Quelles sortes de limites ?
- Et bien, ils nous concèdent tout juste le droit de savoir lire, écrire et compter, mais ne vous y tromper pas, c'est juste parce que cela leur rend service, sinon, ils nous
verraient bien rester complètement illettrés.
- Vous pourriez tricher !?
- Oui s'ils ne nous injectaient pas un produit qui pendant au moins deux heures nous empêche de mentir.
- Et qu'est-ce qui se passe lorsqu'ils découvrent quelqu'un au-dessus des limites ?
- Ca dépend, de l'âge. Les enfants sont retirés de leur famille et placés comme esclaves jusqu'à leur majorité tandis que leurs parents récoltent de deux à dix ans de camps de
travail suivant qu'ils soient ou non responsables de ce résultat. Pour les adultes, c'est un peu plus radical. Les niveaux très élevés sont directement envoyés sur Lassas, quant aux autres,
ils se retrouvent esclaves du jour au lendemain et cela pour le restant de leur vie.
Ces explications recouvrirent la charrette d'un silence lourd de réflexion. Tamra et Graig avaient du mal à croire ce qu'ils venaient d'apprendre. Comment un peuple pouvait-il
ainsi en arriver à opprimer un autre au nom d'une guerre gagnée en des temps si reculée ? Il est vrai que la soif de pouvoir, et surtout cette sensation étrange et enivrantes qui vous
envahissait lorsqu'on se sentait supérieur et maître de nos semblables, pouvait pousser à faire bien des folies pour la conserver... Il n'y avait cependant d'excuse à un tel mépris de la vie
humaine réduite en un bétail que l'on utilisait au gré de désirs égoïstes.
Ces idées les avaient tous trois révoltés mais, si les deux femmes fixaient désormais l'horizon d'un air sombre, Graig ne fut pas long à considérer Vileïn d'un œil circonspect.
Selon ses propres termes, la menace des patrouilles lancées à leur recherche était sérieuse et pourtant il ne s'était pas plus abstenu d'accepter la proposition de Dlivas de les accompagner
qu'il n'avait cette nuit hésité à venir avec son frère leur porter secours. Le comportement de tous ces gens à leur égard ne cadrait pas avec l'image d'un peuple soumis fournie par ses
récentes explications. De deux choses l'une, soit son histoires était exagérée, soit ils avaient tous pris d’incroyables risques pour les aider. Allez savoir pourquoi, peut¬-être à cause de
cette impression déjà ressentie lors de leur rencontre avec Dlivas, une petite voix lui susurrait de pencher vers la seconde hypothèse... avec toutes les conséquences que cela impliquait.
- Quelque chose me dit que tout le monde n'est pas prêt à se laisser faire.
Un léger sourire étira les lèvres de Vileïn, indéchiffrable et taquin à la fois.
- Bah, il y a des fous partout.
Cette petite phrase en disait trop ou pas assez, pourtant Graig n'insista pas pour en savoir davantage. S'il avait voulu en dire plus, il l'aurait déjà fait, alors pourquoi
essayer de forcer les choses.
- On va devoir rouler un moment sur la route normale, lâcha Dlivas. Elle est assez fréquentée, mais c'est la seule à avoir un pont au-dessus du ravin de Raz. Normalement, il ne
devrait pas y avoir de problème, mais essayez tout de même de ne pas attirer l'attention.
- Tâchez surtout de garder vos poignets hors de vue lorsqu'on croisera les patrouilles, ce serait très embêtant qu'ils se rendaient compte que vous n'avez pas de bracelet, ajouta
Vileïn sans malgré tout jouer à l'alarmiste.
Comme promis, la route sur laquelle leur chariot glissa bientôt ses roues était plus que vivante. Seule possibilité avant plusieurs dizaines de kilomètres de passer de l'autre
côté d’une espèce de canyon aux profondeurs vertigineuses, le pont de Raz était l'un des plus fréquenté de la région.
Sania ne fut pas mécontente de voir enfin un peu d'animation. C'était un vrai régal après des heures de quasi solitude et pour rien au monde elle ne se serait lassée d'observer
une vie qui par bien des côtés lui en rappelait une autre, il y a longtemps, en d'autres lieux.
- Patrouilles en vue, prévint Dlivas à mi-voix quelques minutes plus tard.
Instinctivement, ses passagers remmenèrent leurs bras vers eux tandis que Vileïn jetait un œil dans la même direction. En plein dans le virage, il put apercevoir l'arrière de
deux tout-terrains garés un peu n'importe comment sur la bordure gauche de la route. Cette présence n'avait en soi rien d'extraordinaire et, sa curiosité assouvie, il reprit place avec les
autres à l'arrière.
- De l'autre côté du pont on reprendra les chemins de traverse, expliqua-t-il en bon guide. Ca nous permettra d'éviter le village d'Isbron et surtout, je connais une ferme non
loin d'ici où on pourra se ravitailler.
Sania n'accueillit pas la nouvelle d'une joie débordante, submergée d'avance par l’ennui de ces interminables sentiers dépourvus d'autres intérêts que la beauté du paysage.
L'animation inhérente à cette route de grand passage lui plaisait infiniment plus, et pourtant... Le détour de ce virage parfaitement anodin était en train de lui réserver une surprise bien
capable de la faire changer d'avis.
Née avec le début de la courbe, la colonne dont ils étaient automatiquement devenus l'un des composants n'avait cessé de voir son allure ralentir au point de plus désormais les
faire avancer qu'au pas. Excédé et certain d'en voir la cause dans la proximité du pont, Dlivas ne manqua pas de pester intérieurement contre son concepteur, seul responsable d'une étroitesse
qui en rendait tout croisement impossible. Il était malheureusement loin de la vérité et, lorsque leur approche des voitures leur dévoila enfin la véritable raison de ce rythme de tortue, il
regretta soudain tant ces insultes muettes que de ne pas avoir eu raison.
- Qu'est-ce qui se passe ? lâcha Graig que des cris avaient contraint à tourner la tête vers les voitures de police.
Il y avait là un groupe de cinq hommes fort agités. Un seul ne portait pas d'uniforme et, bien qu'il ait les mains liées dans le dos, il se débattait tellement dans tous les sens
que les miliciens étaient obligés de le traîner en avant. Où et pourquoi cet homme refusait-il donc d'aller avec tant de force et de cris ? Assise dans le sens de la marche tout au bout de la
charrette, Tamra le découvrit bien avant lui.
- Mon Dieu, qu'est-ce que c'est que ça ? s'exclama-t-elle d'un ton horrifié.
Aussi surpris par sa réaction que curieux d'en connaître la raison, Graig se pencha hors de la charrette. Là, à une dizaine de mètres devant eux, son regard se posa sur une sorte
de poteau de bois de trois ou quatre mètres décoré tel un arbre fruitier de trois cages de fer ovales d'environ un mètre vingt de haut. Gonflée sur un diamètre d'à peine quatre-vingt-dix
centimètres, deux d'entre-elles n'en contenaient pas moins chacune un corps humain. En dépit d'une décomposition des plus manifestes, il n'y avait là aucun doute sur leur état d'origine, mais
ni lui, ni sa femme, ni Sania ne parvenait à en croire leurs yeux.
- Alors ? lança-t-il en fixant Vileïn comme pour appuyer la question de Tamra.
Il laissa échapper un soupir non sans laisser son attention dériver sur le prisonnier. Finalement parvenus à le conduire jusqu'au poteau, trois des policiers le maintenaient
fermement tranquille tandis que leur collègue ouvrait la seul cage libre, pas le moins du monde émus par ses cris et suppliques.
- Lorsqu’elles capturent un Darien accusé du meurtre de l'un des leurs, les patrouilles ont le droit de l'exécuter sur le champ, commença-t-il d'une voix si calme qu'elle jurait
presque avec la scène dont ils étaient les spectateurs privilégiés. Normalement, ils fusillent leur prisonnier sur place, mais il arrive qu'ils préfèrent utiliser ce genre de truc, surtout
s'il s'agit d'un Sarthmor. Dans ces cas-là, ils l'enferment simplement dans une de ces cages et ils le laissent crever à petit feu, à la vue de tout le monde. En fait, ils en font une sorte
d'exemple, un avertissement destiné tous ceux qui auraient envie de rejoindre ce groupe.
Depuis qu'un violent coup sur la nuque l'avait finalement réduit à l'impuissance, un silence pesant était venu remplacer ses cris désespérés. De la vingtaine de chars en
va-et-vient sur la route, on ne connaissait la présence que par le bruit des roues et des sabots, comme si leurs passagers s'étaient tous transformés en statue aux regards invariablement
dirigées vers les cages. Autour d'eux, seule la nature résonnait toujours d'une vie exubérante, impassible aux malheurs humains.
L'horreur feutrée du spectacle s'était étalée telle une tâche d'huile, engluant volonté et imagination. Tamra aurait bien aimé le fuir, au moins par le regard, mais rien n'y
faisait. Ses pensées ne tournaient plus qu'autour d'une seule idée : l'effroi que l'on devait ressentir en se réveillant coincé dans ce cercueil de fer à moins d'un mètre de l'exemple vivant
de ce que le temps allait inexorablement vous faire subir avant la délivrance de la mort. Cette peur pourtant simplement imaginée avait fini par faire partie de sa réalité et, l'estomac noué,
elle se sentait incapable de détacher ses yeux de ce corps enfilé sans grand ménagement, comme un pantin dans un coffret surprise.
La distance peu à peu creusée par le pas régulier des slaks n'y changea rien. Le poteau et ses menaçantes guirlandes ne purent éviter, bien sûr, de se transformer en une
silhouette que chaque seconde rapetissait un peu plus, mais si la traversé du pont en eut finalement raison, elle savait qu'il lui en faudrait beaucoup plus pour la chasser de son esprit.
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Texte soumis à la Société Suisse des Auteurs en 1995
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